Fondation pour l’Assistance Morale aux Détenus : ses origines et son histoire

A l’occasion des trentes ans du groupe « Pratiques cliniques avec les justiciables » de la Ligue Bruxelloise pour la Santé Mentale, nous nous sommes penchés sur l’évolution de nos pratiques dans l’accompagnement psychosocial réalisé par les assistants sociaux et psychologues de la Fondation pour l’Assistance Morale aux Détenus (FAMD). Nous avons retracé les métamorphoses institutionnelles qui ont mené à la façon dont nous abordons le travail en 2025 auprès des détenus, ex-détenus et de leurs proches. Pour rendre compte de cette évolution, nous sommes partis des évènements qui ont marqué durablement notre manière de travailler. Des évènements dont on peut dire qu’ils ont introduit un avant et un après. Nous en avons épinglé six : (a) la naissance de notre service social initialement nommé « Service des logements de passage» en juin 1993, (b) l’entrée en vigueur de la loi concernant la Mise en Observation et les effets sur le travail d’accompagnement dans les logements de passage, (c) la mise en place du tribunal d’Application des Peines et des maisons de justice, (d) la modification de notre statut et la mise en place de la collaboration avec les Agence Immobiliaires Sociales, (e) La crise du logement et (f) l’après Covid 19.
prison
réflexion personnelle
internement
Auteur·rice·s

Perrine Panis

Pablo Martinez

Date de publication

7 juin 2025

La naissance du service social

La Fondation d’Aide Morale aux Détenus (FAMD) a été créée en 1964 afin de proposer un soutien à l’incarcération, notamment par la mise en place de visiteurs de prison laïques : Les conseiller(e)s moraux. Ceux-ci ont pour mission de proposer aux détenu(e)s une écoute dénuée de jugements de valeurs. Rappelons qu’à l’époque, seul les aumôniers étaient présents en prison. Il était donc impératif pour le mouvement laïque que soit respecté la pluralité des confessions et cela même en prison.

A ses débuts, la FAMD était composée exclusivement de conseiller moraux bénévoles qui rendaient visite aux détenu.e.s qui en faisaient la demande. Il se déplaçaient dans toutes les prisons de Belgique. Très vite, les conseiller.e.s ont été confrontés à des demandes sociales. N’ayant pas les compétences requises pour les traiter, la FAMD a externalisé le service social en créant les Services d’Aide aux Justiciables (aujourd’hui appelées services externes généralistes à Bruxelles ou Services d’aide aux Détenus, SAD, en Wallonie) qui se sont progressivement implantés dans toutes les régions francophones. Néanmoins, et en parallèle, une assistante sociale fut engagée à la FAMD pour soutenir directement les Conseillers moraux. Celle-ci n’intervenait qu’à la demande de ces derniers.

C’est seulement en juin 1993 que notre service fut créé à l’initiative du Conseil d’Administration (CA) qui estimait que le logement était la clé de voûte de tout projet de « réinsertion »1, actant dans les faits, l’extension de son domaine de compétence au soutien social. Le but de ce service (composé d’un contrat à temps plein) était de soutenir le projet de réinsertion du détenu(e)s en proposant un logement (un flat) à la libération pour une durée de trois à six mois. Le logement permettant non seulement de répondre aux conditions nécessaires à la mise en place du projet de réinsertion (régularisation administrative, acquisition d’un revenu social, CPAS, chômage, inscription dans une formation, recherche d’emploi, recherche de logement, etc.) mais également d’éviter la rechute et / ou la récidive.

Il semblait évident au CA que le logement était la porte d’entrée à la réalisation d’un projet de vie loin de la délinquance, d’autant qu’à l’époque, aucune aide par le logement n’était proposée.

La FAMD a ainsi loué une maison de quatre flats et un petit appartement pendant six ans. Les rôles de la psychologue et par la suite de l’assistant social (un contrat mi-temps psychologue, un contrat mi-temps Assistante Sociale), étaient indifférenciées et consistaient à :

  • sélectionner les candidats dans toutes les prisons belges ;
  • élaborer avec eux leur projet de « réinsertion » (afin qu’il soit réaliste et cohérent);
  • préparer la sortie (notamment pour diminuer les effets dépressogènes de la libération en préparant un programme d’activités. L’objectif ici était de prévenir les fréquentes dépressions consécutives à la libération. On cherchait à proposer un soutien psychologique voire médical, en repérant les ressources familiales ou autres du détenu.e, etc.) ;
  • soutenir et porter l’installation du détenu(e) dans nos flats, (avec, si nécessaire, un passage par un centre d’hébergement pour adulte, recherche de mobilier et de vêtements, soutien aux démarches administratives en lien avec la nouvelle situation et le nouveau statut, ajustement des attentes de chacun, etc.) ;
  • accompagner l’initialisation du projet de réinsertion ou l’élaboration d’un nouveau projet de « réinsertion » (coaching, résolution de problèmes, etc.) ;
  • soutenir la recherche d’un logement ou d’un logement alternatif dans des services spécialisés à la fin du séjour dans nos logements de passage ;
  • assurer la gestion locative des flats, mettant parfois les intervenants dans des situations délicates au moment de percevoir les loyers (double casquette d’AS et d’agent immobilier), mais également lors de crises de violence contre le mobilier du flat (celui-ci est souvent et heureusement le premier qui trinque en cas de crise).

En somme, l’idée mise en œuvre par le service, initialement baptisé « Service des Logements de Passage » était de créer une passerelle entre le monde carcéral et le monde civil et professionnel, qui fasse également fonction de sas de décompression. Ce service était financé à 65% par la FAMD (des dons et des prêts), et à 45% par le Fond Social Européen (FSE) dans le cadre du projet Horizon consacré à soutenir la mise à l’emploi. En effet, le FSE a considéré pendant au moins quatre ans nos guidances psychosociales comme des interventions permettant la remise à l’emploi. Ce qui sera régulièrement remis en question lors de la troisième tranche de deux ans (de 1996 à 1998). Remise en cause qui se concrétisera par des demandes de rapports tous les trois mois, des convocations à s’expliquer devant les responsables du FSE et la menace de nous retirer le solde du financement, (plus d’un million de francs belges à l’époque).

Un autre point à souligner est que le financement du FSE prévoyait une enveloppe importante pour échanger nos pratiques avec des partenaires d’autres pays intervenant dans le même secteur. En l’occurrence des échanges ont été possibles avec une école professionnelle du Piémontais, la faculté de psychologie de Lisbonne, le syndicat communiste espagnol et un centre d’intervention breton. Ces échanges ont abouti à la rédaction d’un livre publié par le FSE, « Passerelle ». La FAMD a également pu promouvoir lors de ces échanges la clinique de la concertation élaborée par Chauvenet, Despret, & Lemaire (1996), Gaulejac & Legrand (2008) et Lemaire & Halleux (2010) à partir de l’analyse contextuelle et l’approche narrative remise à l’honneur par le philosophe Ricœur (1983) et reformulée dans le cadre des histoires de vie par Legrand (1993) du service de pathoanalyse de l’Université Catholique de Louvain.

Entrée en vigueur de la loi concernant la Mise en Observation

Le deuxième évènement marquant, est l’entrée en vigueur de la loi sur la mise en observation des malades mentaux en lieu et place de la loi sur la colocation. La mise en observation a pu être un outil précieux dans le cadre des guidances. Son importance se mesure par défaut, lorsqu’elle manque. La première situation clinique pour l’illustrer présente une intervention où il aurait sans doute été pertinent de l’engager. Dans la seconde, elle a été enclenchée très probablement avec raison.

En tant qu’intervenant à l’époque (et encore aujourd’hui), Pablo Martinez était tenu par une double responsabilité : celle de tout mettre en œuvre pour soutenir nos suivis et celle de protéger tout un chacun en venant en aide aux personnes en danger.

Situation d’un jeune qui ne fut pas mis en observation psychiatrique

En 1994, Pablo Martinez a dû gérer une prise en charge particulièrement difficile dont voici le récit :

Il s’agissait d’un jeune d’une vingtaine d’années, (je n’en avais guère plus), incarcéré pour des vols multiples liés à sa toxicomanie. Il avait rechuté et se défonçait au speed-ball dans un de nos flats avec des sans-abri rencontrés dans la rue. Il me semblait en outre en pleine décompensation paranoïaque. Il avait intégré le flat depuis deux mois environ et mettait sa situation administrative progressivement en ordre. Tout semblait se dérouler conformément à ses vœux et au programme (il s’apprêtait à suivre un cours d’anglais), jusqu’au moment où il ne s’est plus présenté à nos entretiens (qui avaient d’habitude lieu une à deux fois tous les quinze jours). Je lui écrivis à plusieurs reprises, passant même chez lui mais sans succès. Je fus ensuite interpellé par ses voisins (donc mes autres suivis), les uns pour se plaindre du tapage et les autres pour me prévenir qu’il n’allait pas bien du tout. De fait en crise, il interpelait ses voisins en pleine nuit soit pour trouver refuge chez eux car il se sentait menacé par des trafiquants de drogue du quartier, soit pour s’excuser du tapage et des dommages causés car il avait endommagé plusieurs portes d’entrée des flats de la maison. Ce qui ne manqua pas de créer une forte tension entre tous les locataires (certains prenant partie pour lui d’autre voulant lui casser la figure). Ce jeune homme finit néanmoins par prendre contact avec moi, ce qui me permit de le voir à la FAMD. Au cours de cette entretien, il me confia avoir passé un moment difficile lié à un conflit avec sa mère mais me signifia qu’il s’était repris. Lorsque je m’étonnais des propos des voisins (discours persécutoire et tentative d’intrusion) qui ne collaient pas avec son discours rassurant, il minimisa autant la portée de son mal être que ses actes de désespoir. Après un long moment de palabre, il consentit tout de même à voir un psychiatre et me permit d’organiser un entretien avec lui durant l’après-midi-même. Nous nous sommes donc quittés sur cette bonne résolution et, de mon côté, je suis rentré chez moi apaisé. Le lundi matin suivant, le président de la FAMD m’appelait pour me demander de le rejoindre rapidement au domicile du jeune. Il m’informa également que la police, interpellée par une de ses voisines, l’avait découvert chez lui une seringue au bras avec un sac de plastic sur la tête. Ce jeune homme devait s’être suicidé pendant le weekend.

Cette prise en charge (je l’ai longtemps travaillée en supervision), m’a amené à élargir mon dispositif d’aide. Il m’a semblé que face à la détresse sociale et à la souffrance psychique qu’elle engendre, une co-intervention pouvait s’avérer pertinente dans certaines situations. La pratique de la co-intervention est par ailleurs toujours d’actualité dans le service en 2025.

Cette expérience m’a définitivement convaincu que le travail social avec les détenu(e)s ou ex-détenu(e)s se déroule au croisement du psychique, du social et bien sûr du juridique. Le dénouement de cette situation m’a également poussé à utiliser l’outil juridique de la mise en observation que je ne connaissais pas à l’époque. Cet outil a été utilisé dans le cadre d’un autre de mes suivis »

Situation d’une femme qui fut mise en observation psychiatrique

Dans la deuxième situation clinique, où la mise en observation a été activée :

Il s’agissait d’une femme ex-détenu(e) d’une quarantaine d’années qui s’était retrouvée dans la rue après une série de déboires privés. Je pense qu’elle avait été incarcérée pour plusieurs vol à l’étalage. Si mes souvenirs sont bons, elle avait pris l’habitude depuis des années de voler des crevettes et du champagne pendant les fêtes. Après plusieurs chapardages, le juge avait fini par ordonner une incarcération de plusieurs mois. En prison, elle avait décompensé et s’était vu médiquée à l’Haldol. A sa sortie, ayant perdu son logement elle s’était retrouvée à la rue tout en étant néanmoins suivie à l’hôpital Saint-Pierre. C’est à ce moment que je l’ai revue, après l’avoir initialement rencontrée à la prison Berkendael. Pendant son séjour dans nos flats, elle était parvenue à régulariser sa situation administrative et s’était inscrite à une formation d’esthéticienne. Elle suivait régulièrement et avec enthousiasme les cours. Elle se projetait dans l’avenir, souhaitait ouvrir un petit salon et fonder une famille avec son nouvel amoureux, rencontré à la formation. Le couple avait décidé de s’installer ensemble. Bien que je trouvais ce projet prématuré, le séjour se déroulait bien et je n’avais pas de raison de m’inquiéter. Ici, une fois de plus, ce sont les voisins de palier qui m’interpellèrent et m’alertèrent. Ils m’apprirent que depuis plusieurs jours, cette femme errait à moitié dévêtue, jour et nuit, dans la cage d’escalier de la maison. Je me rendis donc en urgence chez elle où son voisin me précisa que cette femme parlait toute seule. Il était question d’injures qu’elle s’infligeait. Elle se traitait de trainée, de cochonne, de pute, etc. Elle parlait de suicide pour mettre un terme à son comportement dépravé et à ses mœurs dissolues. Lorsque je pus finalement lui parler, (elle s’était barricadée dans son appartement), mes doutes se dissipèrent. Je compris que les propos qu’elle s’infligeait lui étaient prescrits par des voix dans sa tête. Elle était en plein délire. Fort de ma pénible expérience avec le jeune de évoqué dans la première situation et par crainte d’un second suicide dans la maison, j’ai d’abord cherché à la convaincre de m’accompagner à l’hôpital Saint-Pierre où se trouvait son psychiatre. Je me souviens d’avoir déployé beaucoup d’arguments avant de lui asséner le dernier et de lui dire que je prenais sur moi de l’hospitaliser de force. Cette décision la fit paniquer et elle s’est enfuie dans le quartier. N’arrivant pas à joindre son psychiatre, je pris contact avec le Procureur du Roi et la procédure de mise en observation fut déclenchée. La dame du troisième fut retrouvée dans le quartier et amenée à l’hôpital Saint Pierre où elle séjourna plusieurs mois avant d’intégrer une habitation protégée. J’appris par son psychiatre qu’elle avait arrêté son traitement par peur de perdre son amoureux. Les effets secondaires de sa médication la rendant à ses yeux trop masculine, grosse et peu séduisante.

De cette intervention, outre le fait que la procédure de mise en observation (outil juridique) a permis de proposer un encadrement plus adéquat (habitation protégée) à cette femme, j’ai retenu l’importance d’élaborer et de proposer un dispositif de soutien à la réinsertion qui tienne compte de l’histoire et de la fragilité des personnes. Je suis persuadé que l’efficacité des interventions envers notre public dépend aussi de la pluralité des dispositifs. De manière générale, il semble donc pertinent de constituer un réseau de soutien autour du projet de réinsertion qui puisse s’actualiser rapidement.

Mise en place du tribunal d’Application des Peines et des maisons de justice

Comme vous le savez tous, l’affaire Dutroux a abouti à la mise en place des Maisons de Justice (MJ) et du Tribunal d’Application des Peines (TAP). Ces deux nouvelles instances judiciaires ont modifié la nature de nos interventions dans la mesure où un tiers est introduit entre l’intervenant et le détenu(e) ou ex-détenu(e). Tiers qui peut théoriquement infléchir et modifier le déroulement du projet de « réinsertion » en imposant et en contrôlant certaines conditions de la libération. L’impact du TAP et des MJ sera illustré cliniquement par une intervention qui concerne un ex-détenu incarcéré en régime de défense sociale pour des faits de pédophilie et qui trouva un emploi à une patinoire. Le point important que Pablo Martinez souligne ici concerne la solitude de l’intervenant face à certaines problématiques psychiques et le poids de sa responsabilité envers la collectivité.

Situation d’un homme interné en psychiatrie souhaitant travailler dans une piscine publique

Début 1996 j’ai été interpellé par un homme interné et hospitalisé à l’hôpital psychiatrique “Les Marronniers” pour des faits de pédophilie qui avait, dit-il, la possibilité d’être libéré à condition de trouver un logement. Je me suis donc rendu à Tournai où j’ai pu rencontrer ce patient dans un vieux pavillon à l’extérieur du bâtiment principal de l’hôpital où les portes des cellules étaient encore en bois et les lits attachés par des barreaux à deux murs de la cellule. Comme d’habitude, je commençais l’entretien par présenter la FAMD ainsi que le projet des logements de passage et mes modalités d’interventions. A l’époque, je ne précisais pas que j’étais tenu par le secret professionnel. De son côté, cette personne s’attarda moins sur son parcours que sur les faits l’ayant conduit aux Marronniers, à savoir son implication dans un réseau pédophile. Il me raconta par le détail la manière dont il rabattait les enfants devant une école pour les amener ensuite dans un café où des clients abusaient d’eux. Étrangement, son discours morbide et glaçant s’interrompait par des crises de larmes qui s’arrêtaient tout aussi brusquement avec la poursuite de son récit. Je ne me souviens pas d’avoir pu véritablement mener mon entretien tant il monopolisait la parole. J’ai dû néanmoins lui préciser que le dispositif des logements de passage ne me semblait pas adapté à sa situation et lui promettre d’en parler à mon président, seul habilité à prendre une décision. Je pense également lui avoir promis de prendre contact avec son assistante sociale. Ce que je ne me souviens pas avoir fait. Quoiqu’il en soit, je lui ai signifié par écrit quelques semaines plus tard notre refus de l’accueillir de nos logements. J’étais clairement soulagé de ne plus avoir affaire à lui. Mais voilà que quelques mois plus tard, il avait été libéré et reprenait contact avec moi. Il postulait de nouveau pour un logement. Il avait été accueilli par des amis, parents de plusieurs enfants, dans une maison insalubre de Bruxelles. Cet homme d’une quarantaine d’années souhaitait déménager et avait trouvé un emploi dans une patinoire. Il voulait éviter de payer une contribution alimentaire au couple qu’il présentait comme alcoolique. Des tensions importantes surgissaient entre eux. Ils en étaient venus aux mains. Comme la situation devenait intenable, il s’était tourné vers moi pour avoir un logement. De mon côté, la situation des enfants m’interpelait. Il était clair que la question de savoir comment protéger des enfants d’éventuels abus se posait avec insistance. Je décidais de faire part de mes doutes et de mes interrogations au président de notre association. Il était évident que je n’avais ni la compétence, ni la structure pour assurer une guidance respectueuse de mon suivi tout en contenant d’éventuels violences et abus envers les enfants. La décision fut prise d’avertir par écrit le médecin directeur des Marronniers et de rejeter une nouvelle fois sa candidature. Le président se chargea également d’informer mon suivi de nos décisions. Je n’ai plus eu de nouvelle de cet homme. Je ne saurais dire s’il s’est évanoui dans la nature ou si au contraire il réintégra un établissement de défense sociale.

Cette situation apparaît comme symptomatique du poids de notre responsabilité lors de certaines prises en charge. A l’époque, ce poids était d’autant plus lourd que le manque d’expérience et de compétence ne permettaient pas d’appréhender à qui l’intervenant avait affaire et surtout quelle pouvait être la dangerosité du bénéficiaire. Il faut rappeler aussi que seul un intervenant à mi-temps assurait le fonctionnement du service des logements de passage. Cette situation est exemplative de la nécessité d’intervenir dans certaines situations à partir d’un réseau. Comme intervenant seul, ne pouvant pas s’appuyer sur une équipe, il a fallu chercher à s’adjoindre des collaborateurs spécialisés et extérieurs à la FAMD, en adaptant la recherche en fonction du contenu du projet de réinsertion. Un outil qui a pu être utilisé avec les suivis consistait à établir avec ceux-ci une sorte de carte des personnes ressources qui étaient alors contactées en vue de co-intervenir. La place de l’intervenant social à la FAMD dans ce réseau était celle du « garant » de la cohérence et de la poursuite du projet. C’est la raison pour laquelle des réunions de concertation étaient régulièrement organisées. Il est évident que si la situation clinique évoquée ci-avant avait eu lieu après les accords de coopérations de 1999, il y aurait eu un réseau préexistant sur lequel s’appuyer et le poids de la responsabilité aurait été dès lors réparti sur plusieurs intervenants. Aussi, les garants se seraient situés au niveau judiciaire (TAP, Ministre) et non au niveau civil (décision d’un intervenant social) comme c’est le cas aujourd’hui.

Engagement d’une psychologue à la FAMD

La psychologue qui a commencé en 2012, et donc après ces accords de coopération, témoigne cependant d’une persistance de cette solitude de l’intervenant. Bien que l’équipe de la FAMD se soit élargie au cours du temps, nous faisons l’hypothèse qu’elle perdure pour des raisons structurelles de cadre et de formation. Suite à l’élargissement du subside COCOM d’un contrat mi-temps de psychologue en 2012 (devenu plein temps en 2022), la FAMD a embauché Perrine Panis. Puisque la fonction de psychologue n’existait pas dans le service alors constitué de trois assistants sociaux, il a fallu la construire. Il existait à ce moment-là d’autres services externes composés de psychologues. C’est à la fois en puisant à l’intérieur du service de la FAMD, par les connaissances des collègues assistants sociaux ayant travaillé en psychiatrie et en puisant à l’extérieur, auprès des psychologues du réseaux que cette fonction de psychologue s’est construite. Cela n’a pas été chose aisée car une grève du zèle venait de commencer à la prison de Forest et allait durer cinq mois, compromettant l’entrée de tout assistant social et psychologue en prison. Cette fonction s’est donc définie en se différenciant de celle de l’assistant social, ayant pour vocation d’accueillir la souffrance par la parole. Elle a visé à permettre, en partie, aux assistants sociaux de se décaler et de se décharger du poids de certaines souffrances exprimées dans leurs entretiens en proposant des relais vers la psychologue du service.

Notons que le cadre d’intervenants « psys » pour un service d’aide aux justiciables est incomparable à celui d’un Service de Santé Mentale (SSM). Les coordinations des services d’aide aux justiciables ne sont pas formées comme le sont des médecins psychiatres ou des psychologues en charge de la coordination thérapeutiques en SSM. Il n’y a pas de psychologues occupant des postes de coordination thérapeutique dans les services externes de la Commission communautaire commune de Bruxelles-Capitale (COCOM). Pourtant, nous traitons avec le même public que les SSM, la dangerosité en plus. Trop peu de Services d’Aide aux Justiciables sont orientés théoriquement par l’un ou l’autre courant issus des écoles de psychothérapie. On peut observer une orientation systémique dans certains services travaillant avec des internés mais dans les services COCOM, chaque psychologue a son orientation et fait sa ‘popote’ de son côté (avec les avantages et les inconvénients que cela comporte).

Revenons un instant sur le réseau externe auquel Pablo faisait référence dans sa clinique. Il s’agissait, en tant qu’intervenant, seul, de s’adjoindre des professionnels du réseau pour soutenir l’accompagnement grâce à la clinique de concertation. La construction de ce réseau était faite « sur mesure », avec toute la dimension humaine et chronophage qu’elle implique. A travers le temps, un réseau plus institutionnalisé s’est créé (accords de coopération, etc.). Cependant, depuis quelques temps, nous nous posons la question de la limite du travail en réseau : d’une part car les réseaux sont pré-pensés au niveau politique et ne s’adaptent pas aux singularités humaines de chaque situation, et d’autre part car un réseau qui n’a pas de sens peut s’avérer contre-productif (à force de penser avant et pour le bénéficiaire, on peut passer à côté de ce qui est réellement en train de se jouer). L’information se disperse et le bénéficiaire erre parfois entre des services et intervenants qui se rejettent tous la balle, produisant une fois de plus, de l’exclusion. Il nous semble que cela peut participer à créer de la solitude tant pour le bénéficiaire que les intervenants.

Modification de notre statut et la mise en place de la collaboration avec les Agences Immobilières Sociales

Reprenons notre fil chronologique que nous avions laissé dans les années 2000. Il faut savoir qu’à l’époque le Fond Social Européen avait pour but d’impulser des projets « locaux », (c’est-à-dire nationaux) en les finançant. La Commission Européenne espérait ainsi promouvoir des politiques dans des matières précises, en l’occurrence ici en matière d’emploi en finançant certains projets. Les pouvoir locaux (c’est-à-dire ici la région Bruxelles-Capitale), s’engageaient quant à eux à pérenniser les projets. Concrètement, le financement de notre projet de logements de passage devait être repris au bout de six ans par la COCOM. Cela a été fait à la fin de l’année 1999 début 2000 mais avec une modification de notre identité. De service spécialisé dans le soutien à la réinsertion par le logement, notre service devient « généraliste » avec notamment un cahier des charges différent comme l’obligation de constituer un réseau entre les services financés par la COCOM, etc.

C’est aussi, à cette époque, que la FAMD décide de mettre un terme au contrat de location avec l’agence immobilière et de signer un partenariat avec l’ Agence Immobilière Sociale « Iris ». Mettant ainsi un terme à notre double casquette d’assistance sociale et de d’agent immobilier. Le service du logement de passage change également de nom et devient le service social de la FAMD composé de deux assistants sociaux à temps plein.

Ces différents changements ont donc entraîné des modifications notables dans la manière de définir notre mission et de la mettre en œuvre (séparation entre l’aspect commercial et social de nos interventions, concertation systématique, soutien à l’incarcération, extension de nos interventions, recentrage de notre rôle dans le projet de réinsertion du détenu(e), etc.).

Avec notre changement de statut et l’arrivée des Maisons de Justice nous avons attaché moins d’importance à la cohérence et de la faisabilité du projet de réinsertion (endossée dès lors par l’assistant de justice), et davantage aux problèmes rencontrés dans le parcours de réinsertion. Par conséquent, aujourd’hui, le détenu peut apparaître davantage livré à lui-même face à son projet de réinsertion.

Crise du logement

Suite à la crise économique de 2008, les pouvoirs publics abandonnent la construction de nouveaux logements sociaux, promis à grand coup de slogan, (plus de 5000 logements était attendus pour faire face à la précarité galopante à Bruxelles). L’incurie des politiques en matière de logement a produit une saturation des demandes auprès des AIS qui n’arrivaient plus depuis à renouveler leurs locataires car ces derniers devaient attendre plus de trente ans pour bénéficier d’un logement social. A titre d’illustration, notre psychologue a récemment rencontré le cas d’un ancien détenu âgé de trente ans à qui les parents avaient fait le meilleur cadeau de naissance sans le savoir: l’inscrire aux logements sociaux auxquels il vient d’avoir accès après quinze ans de démêlés avec la justice. Cette situation a produit un durcissement de la politique des AIS envers leurs locataires (formalisation des relations AIS / Locataire, mise en demeure systématique, augmentation des frais de dépannage, non reconductions de baux sans raison valable / légale), entraînant à son tour une augmentation de nos interventions à tel point que l’essentiel de notre temps de travail se limitait à la gestion de conflits et d’intérêt entre l’AIS et le locataire. Le « ce pourquoi » nous avions renoncé à nos logements nous revenait en pleine figure avec les AIS.

L’après Covid 19

La crise de la Covid 19 a produit une généralisation des formulaires électroniques comme accès aux droits sociaux. En somme, nous observons dans la crise de la Covid et ses conséquences la consécration de l’écrit sur la parole, autant comme moyen de faire valoir ses droits sociaux que comme modalité d’intervention. Il n’est plus question depuis la pandémie de 2020 d’intervention sociale sans boite mail. Auparavant, l’assistant social réglait avec son locataire la demande de « minimex » par téléphone auprès du CPAS. Il se présentait ensuite à l’assistant(e) avec les attestations et documents requis pour finaliser la demande. Le problème avec la généralisation des formulaires électroniques et du courriel est qu’elle accentue le côté kafkaïen des procédures administratives (on se demande parfois s’ils ne sont pas conçus pour exclure des ayants droits de leurs droits sociaux), qu’elle réduit les rapports sociaux à une simple réponse à une demande, qu’elle exclut le dialogue et avec elle le processus d’ajustement interprétatif indispensable à la compréhension humaine, qu’elle écarte tout le langage non verbal et du coup l’émotionnel, qu’elle accentue la solitude de l’usager face à ses difficultés (il est difficile de trouver de l’empathie de la part d’un ordinateur), qu’elle augmente la charge de travail nécessaire pour mener une intervention, etc. En somme, à grande échelle, la généralisation des formulaires électroniques et du courriel produit plus de confusion et de solitude et elle accentue « la réification ou la chosification» des personnes.

Afin d’illustrer cette consécration de l’écrit sur la parole, voici un extrait tiré du livre Madame Bâ, de Orsenna (2003). Il s’agit de l’autobiographie d’une Malienne qui s’adresse au Président de la République Française au sujet d’un formulaire qu’elle n’arrive pas à remplir pour sa demande :

Croyez-moi, j’aurais préféré vous économiser du temps et ne répondre que par trois mots maximum aux questions que, très légitimement, votre administration me pose. Mais comment puis-je vous faire comprendre la respectabilité de notre famille sans évoquer l’histoire du crocodile ? Or je consulte et reconsulte le début de votre beau formulaire gratuit et ne trouve aucune demande d’information concernant notre tana, notre animal interdit. Sans cette connaissance primordiale, toutes les autres données que je pourrais scrupuleusement vous fournir, nom patronymique, prénoms, date et lieu de naissance, n’auraient pas plus de sens que des syllabes jetées au vent par quelque ivrogne amnésique. Que diriez-vous de moi si je me contentais de l’état civil et de sa maigre exactitude : je m’appelle Marguerite Dyumasi, épouse Bâ, née le 10 août à Médine, cercle de Kayes ? Il vous manquerait l’essentiel, ma relation familiale avec le patriarche Abraham, les pouvoirs nyama de ma caste des Nomous, les folies incontrôlables de mon fleuve Sénégal et bien d’autres révélations propres à vous éclairer sur la nature véritable de cette Africaine qui se présente à vous, fille, femme, mère et grand-mère. Comment, sans me connaître, pouvez-vous décider de me fermer ou de m’ouvrir les portes de la France? Quand à mon sexe (rubrique n°4), comment le résumer à une simple croix griffonnée dans le carré M ou F? Comme la suite vous le prouvera, il garde en lui des mystères qui débordent largement des classifications sommaires. La vie est une, Monsieur le Président. Qui la découpe en trop petits morceaux ne peut en saisir le visage. Que sait du désert celui qui ne regarde qu’un grain de sable ?

Voici maintenant deux situations cliniques issues du témoignage de Perrine Panis dans sa pratique de psychologue et qui font écho au savoir-faire des détenus face à cet écrit voulant remplacer la parole :

Situation d’un détenu devant répondre par écrit à un questionnaire autobiographique

La première situation porte sur le questionnement qui s’est posé à moi quand, à la prison d’Haren, un détenu m’a dit que son enquête sociale débutait de la sorte : il allait devoir répondre par écrit à plusieurs questions centrées sur son anamnèse reçues elles aussi sur un document. Je ne viens pas critiquer cette méthode (qui peut s’avérer un média intéressant dans certains cas) mais plutôt le fait que ce début d’enquête psychosociale commençait par un retour vers l’écrit (qui est précédé par des documents de police, des jugements, une fiche d’écrou) et que cette méthode semblait être utilisée comme un passage obligé vers la suite, vers la parole. Je demande souvent comment le courant est passé avec l’intervenant du Service Psychosocial (SPS) suite à une première rencontre mais dans ce cas, le détenu était peu capable de me donner une réponse très précise puisque le point central de la rencontre avait consisté à dire au détenu de repartir en cellule pour compléter un papier (un de plus oserais-je dire). Tout cela ne tient peut-être qu’à mon ressenti de psychologue externe et j’espère me tromper. Néanmoins, c’est venu me questionner sur l’importance de l’aspect humain et non standardisé d’une rencontre sociale. L’importance d’avoir l’opportunité de s’ajuster à l’autre dans une relation.

Une autre vignette me revient, plus récente. Ce détenu, qui est un parfait joueur d’échecs a plus d’un tour dans son sac et prévoit toujours un coup d’avance dans le dédale de son plan de reclassement. Il se trouvait dans l’impasse de l’écrit avec deux limites inhérentes à ce moyen d’expression : il fige (l’écrit n’est pas mouvant comme la parole), et comme la parole, il ne peut ni tout dire, ni échapper au malentendu. Les rapports SPS étaient positifs pour ses demandes de permissions de sorties (PS) mais ceux de la Direction de Gestion de la Détention (DGD) restaient négatifs, malgré les efforts du détenu de convaincre encore, et encore, le SPS, de sa bonne foi à cocher toutes les cases vers la réinsertion. Il y avait aussi un rapport du Centre d’Appui Bruxellois (CAB) peu incriminant. Fatigué de devoir passer par son interlocuteur au SPS, le détenu s’est procuré les coordonnées de la personne en charge de son dossier au niveau de la DGD et l’a tenue 35 minutes au téléphone. Peu de temps après, l’avis de la DGD a basculé du défavorable vers le favorable. Certains diront qu’il a été manipulateur, c’est un terme à la mode. Un autre lecture possible est de se dire que ce Monsieur est parvenu à sortir de l’inertie de l’écrit pour ré-ouvrir une rencontre permettant l’expression de sa parole sans intermédiaire dans une conversation téléphonique.

Encore plus récemment, un autre détenu qui faisait des demandes depuis des années, a obtenu de débuter des permissions de sortie grâce au même subterfuge : une conversation téléphonique directement avec la DGD. Cette conversation a aussi permis, je pense, que le détenu puisse renvoyer à quel point les messages reçus étaient contradictoires. On lui demandait d’être irréprochable et pro-actif mais on ne souhaitait prendre aucun risque pour récompenser ses efforts. De plus, dans son cas, il y a un problème de séjour qui fait que la prison pouvait facilement se cacher derrière cet autre blocage pour faire languir Monsieur. Pourtant, ce détenu qui a fini par sortir en PS après onze ans sous les verrous, avait un argument de choc : avoir comparu à son procès d’Assises après plus d’un an de libération provisoire où il avait respecté les conditions. Mais cet argument n’a pas directement suffi.

Les profils des deux personnes dont j’ai parlé sont ceux de personnes vives d’esprit et qui étaient prêtes à jouer le jeu du plan de reclassement. Ce sont aussi des personnes extrêmement fortes à saisir les failles du système, notamment le fait qu’il puisse se contredire dans ses messages.

J’ai personnellement du mal avec l’organe même de la DGD, et en particulier lorsque j’entends que c’est là où tout cesse d’être en mouvement. Dans ma pratique, il m’arrive régulièrement de présenter le TAP comme le moment de rencontrer un nouvel interlocuteur pour se faire entendre, à l’oral ou par la voix de son avocat. Les présidents de TAP ne présentent certes pas tous la même ouverture d’esprit, mais c’est une nouvelle opportunité de rencontre possible. Enfin, un dernier moment où je soutiens l’expression de la parole du détenu (même si c’est pour la coucher par écrit), est le moment où les détenus formulent une demande d’arrêter le suivi psychologique avant la fin du délai d’épreuve. Grâce à des longues discussions autour de la contrainte avec mon collègue Pablo Martinez, j’ai pu créer des façons de subvertir ma fonction qui n’est pas d’expertise en soutenant la demande du détenu à travers une attestation non circonstanciée de ma part mais bien circonstanciée par le détenu lui-même. Parfois ça marche, parfois pas, pourvu que le mouvement persiste et contre l’inertie.

Conclusion

Ce texte a été écrit dans le cadre des trente ans du groupe « Pratiques cliniques avec les justiciables » de la Ligue Bruxelloise pour la Santé Mentale et nous a replongé dans l’historique et les métamorphoses de notre service. Partant, il y a trente ans, d’une toute petite équipe composée d’un seul intervenant qui faisait de tout (du psy, du social, du juridique), et arrivant aujourd’hui, à une différenciation des fonctions à travers le temps et une répartition différente des « garants » et des responsabilités liées à la réinsertion. Aujourd’hui, les visions politiques ne cessent de vouloir saucissonner les fonctions à coup de spécialisation et « d’experts » en tous genres. C’est à se demander si le travail en reste attrayant car il vire à la « mono-tâche » ou au « mono-point de vue » en oubliant ce qui reste central pour nous, que nous restons avant tout des experts de la relation humaine. Nous savons que le cadre des travailleurs de terrain dans nos services externes ne va pas vers une augmentation. Il y en a eu en 2022 (après dix ans d’attente) au niveau COCOM dans les fonctions de psychologues et d’assistants sociaux. Ces dernières années, nous avons observé à d’autres niveaux des élargissements de cadre à travers des postes de coordination, ou des postes de plaidoyer, ou l’engagement de travailleurs autour des questions de santé (le care). Cela semble encourageant en théorie, mais nous nous permettons d’émettre des doutes sur les réels effets d’un travail militant et rigoureux de plaidoyer s’il n’est pas repris à bras le corps par le politique. Nous constatons que dans les établissements pénitentiaires, les équipes SPS se réduisent comme peau de chagrin mais qu’on engage des Psychologues de Première Ligne (PPL) : quel en est le sens? Y compris pour ces PPL qui se retrouvent, à l’occasion, face à une mission impossible et génératrice d’impuissance dans un système qui part en vrille (à titre d’exemple, il y quelques semaines, nous recevons une demande de relais car la personne suivie par une des PPL d’Haren, vient d’être internée, et sa psychologue ne peut, dès lors, plus la voir car ça ne fait pas partie de ses missions alors que dans les faits, la personne a juste déménagé d’un bâtiment à l’autre dans l’enceinte de la prison)

Nous nous questionnons: est-ce qu’en externalisant la mission humaine, d’accueil d’aide et de rencontre du SPS vers d’autres intervenants, on leur rend service ? Si certains thérapeutes croient encore dans l’existence et l’importance de la dimension transférentielle dans la relation d’aide, le système actuel qui saucissonne l’écoute en une multitude d’intervenants à qui il faut répéter, encore et encore, ce système tue le lien de confiance qui est l’essence même de la relation d’aide. Nous nous demandons : est-ce que l’agrément COCOM a créé quelque réseau que ce soit ? D’autant qu’il y a l’agrément COCOF, etc. avec les services logés sous l’enseigne des services externes, labyrinthe dans lequel même le SPS se perd à vouloir s’y retrouver.

Dans trente ans, nous pourrons avoir l’impression que rien n’aura changé, qu’il y aura une autre forme d’immobilisme dans le système judiciaire et carcéral et que le rôle des intervenants sociaux militants restera de trouver les interstices pour subvertir le système, recréer les rencontres annulées ou ratées, jusqu’à remettre, autant que faire se peut, l’humain, toujours l’humain au centre.

Un mot de la fin ? Si aujourd’hui, nous pensons qu’il est nécessaire de renforcer le cadre de travailleurs en lien direct avec les détenus, nous espérons vous dire dans trente ans qu’il est à revoir à la baisse.

Les références

Chauvenet, A., Despret, V., & Lemaire, J.-M. (1996). Clinique de la reconstruction : une expérience avec des réfugiés en ex-Yougoslavie. In Santé, sociétés et cultures. Paris: L’Harmattan.
Gaulejac, V. de, & Legrand, M. (2008). Intervenir par le récit de vie : entre histoire collective et histoire individuelle. In Sociologie clinique. Toulouse: Érès.
Legrand, M. (1993). L’approche biographique : théorie, clinique. In Interfaces. Paris: Desclée de Brouwer.
Lemaire, J.-M., & Halleux, L. (2010). Confiances, Loyautés et « Cliniques de Concertation » au service du Travail Thérapeutique de Réseau. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 44(1), 137‑152. https://doi.org/10.3917/ctf.044.0137
Orsenna, E. (2003). Madame Bâ. Paris: Stock.
Ricœur, P. (1983). Temps et récit. Tome I : L’intrigue et le récit historique. Paris: Éditions du Seuil.

Notes de bas de page

  1. Le terme réinsertion nous semble problématique dans la mesure où la plupart des personnes ayant été incarcérées ne trouvent plus d’emploi et se retrouvent assistées par des revenus de substitution. Il est d’usage de considérer quelqu’un de réinséré comme une personne qui par les revenus de son travail subvient à ses besoins, c’est à dire qui est d’une certaine manière autonome. Peut-on dès lors parler d’une réinsertion réussie lorsqu’on est assisté ?↩︎

Citation

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Veuillez citer ce travail comme suit :
Panis, P., & Martinez, P. (2025, June 7). Fondation pour l’Assistance Morale aux Détenus : ses origines et son histoire. Retrieved from https://benjaminthiry.netlify.app/posts/2025-06-07-famd/